L’abstention n’a pas toujours été le plus grand parti de France

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Avec 51,29% d’abstention, ce premier tour des législatives bat tous les records. Le silence des urnes retentit de plus en plus fort à chaque élection. Voici une comparaison historique des évolutions du plus grand parti de France, en cartes et graphiques.

C’est un chiffre très symbolique : l’abstention a dépassé les 50% pour le premier tour des élections législatives : 51,29% selon les résultats définitifs. Plus d’un électeur sur deux a renoncé à se rendre aux urnes, le plus fort taux depuis 1958 et le début de la Ve République. En 2012, l’abstention, déjà élevée, avait atteint 42,78%.

Symptôme d’une crise de la représentation démocratique, le retrait de la décision électorale est un mouvement de fond de long terme. Les abstentionnistes ne forment pourtant pas un bloc homogène d’électeurs restés en dehors de l’isoloir : indifférence globale, désintérêt ponctuel, rejet ostentatoire, acte militant… les raisons du silence sont nombreuses, et varient selon le type d’élection, et sur la durée. Voici quatre cartes et graphiques, pour mieux comprendre l’évolution et les ruptures de l’abstention depuis le début de la Ve République, mais aussi ses constantes, sociales et géographiques.

Ce qui change : la rupture des années 1980

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Qu’elles soient législatives, présidentielles, municipales, européennes, régionales ou cantonales, les élections voient leur participation chuter depuis la fin des années 1980. Même lors des élections municipales, symboles d’une proximité avec les problèmes publics, le silence des urnes devient assourdissant : aux municipales de 1989, l’abstention passe à 27% au premier tour. Fin de la Guerre froide, alternances politiques, poursuite de l’intégration communautaire avec Maastricht, la fin des années 1980 est un moment charnière d’entrée en crise des démocraties européennes. Anne Muxel, politologue au CNRS, avance ces données dans une note du Cevipof consacrée à l’abstention lors d’élections municipales : au début de la Ve République, on se situait à un quart d’abstention (entre 20 et 25%), à un tiers dans les années 1990 (30 – 33 %), et à près de la moitié aujourd’hui (quatre électeurs sur dix dans les années 2010).

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Comme le montre ce graphique, l’augmentation de l’abstention n’est pas linéaire dans le temps. La participation est volatile et dépend du type d’élection, du mode de scrutin, de l’incarnation de l’enjeu, d’un débat sur des questions décisionnelles. Les élections présidentielles sont toujours plus suivies, car le scrutin majoritaire à deux tours favorise le choix clair du « chef ». Les élections européennes, elles, perçues comme abstraites, battent les records d’abstention, avec 6 électeurs sur 10 mobilisés en 2009. Les variations entre types d’élections s’expliquent aussi par l’instrumentalisation des élections intermédiaires comme sanction de la majorité en exercice.

Pour les législatives : l’inversion du calendrier électoral

Dans le cas particulier des législatives, cette chute de la participation se renforce d’une logique institutionnelle : lorsque les législatives suivent juste l’élection présidentielle, soit parce que le Président dissout l’Assemblée comme en 1981 ou en 1988, soit depuis 2002 parce que le calendrier électoral s’inverse suite au passage au quinquennat, la participation baisse par rapport à la présidentielle. En 1974 et en 1995, la différence entre l’abstention à la présidentielle et celle des législatives passe sous les 10 points. Alors que pour toutes les autres élections où la législative suit de près la présidentielle, le différentiel dépasse largement les 10 points d’écart (plus de 15 points en 1988 : 16,5% d’abstention à la présidentielle, contre 32,2 % à la législative ; près de 24 points en 2007 : 16 % à la présidentielle puis 39,9% à la législative).

Ce qui ne change pas : les constantes sociologique et géographiques

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A l’intérieur de cette évolution sur le long terme, certains invariants sont structurels : les profils sociodémographiques et la géographie électorale de l’abstention. L’abstention est traditionnellement plus importante dans le Nord de la France, même si au fil des élections elle gagne du terrain, tout particulièrement dans l’Ouest et le Nord-Est. Elle est aussi nettement plus marquée dans les zones urbaines que dans les zones rurales. Dans les communes de plus de 1000 habitants, l’abstention s’élève à 38,8 % au second tour des municipales de 2014, alors qu’elle n’atteint que 26,9 % dans les communes de moins de 1000 habitants.

Les paramètres sociodémographiques, liés aux conditions d’insertion sociale et économique, sont également constants : les jeunes, qui ont un comportement électoral de plus en plus intermittent, comme le souligne le politologue Vincent Tiberj dans La Grande Table, et les classes populaires votent moins. Si les milieux populaires constituent une majorité sociale, c’est paradoxalement de plus en plus une minorité électorale. « Dans la région parisienne, la courbe de participation épouse celle des prix au mètre carré », précise Céline Braconnier dans son essai de sociologie électorale La démocratie de l’abstention (Gallimard, 2007). Pour ne s’en tenir qu’à Paris intra-muros, les très huppés Ve, VIe et VIIe arrondissements voient régulièrement la participation culminer à des niveaux exceptionnels, tandis qu’elle atteint son minimum parisien dans les plus populaires XVIIIe, XIX et XXe arrondissements. Les catégories socioprofessionnelles supérieures des quartiers privilégiés, disposant d’un niveau d’études et de diplôme plus élevé que la moyenne, se trouvent ainsi surreprésentés dans les urnes. A l’inverse, c’est, par la conjonction de ces facteurs, parmi l’électorat populaire du Front national (FN) qu’on trouve le plus d’abstentionnistes.

L’abstention n’est pas le seul symptôme de la crise démocratique

Pour se faire une idée plus précise du déficit de représentativité des élections, il faut ajouter les non-inscrits à cette abstention, qui est, elle, calculée à partir du nombre d’inscrits sur les listes électorales. Parmi les individus pouvant voter, c’est à dire majeurs, de nationalité française, et pouvant jouir de ses droits civils et politiques, en 2012, ils étaient 3,5 millions à n’être même pas inscrits sur les listes électorales. Ceux-là ne sont pas comptés parmi les abstentionnistes.

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L’augmentation constante de l’abstention au fil de la Ve République modifie l’analyse de sa nature : elle ne peut plus être considérée comme une seule apathie ou indifférence, mais bien comme une sanction politique. La prise en compte du vote blanc peut constituer une réponse, mais non suffisante. Difficile pourtant de prêter l’oreille à ce silence des urnes quand cette diffusion s’accompagne d’une banalisation du phénomène dans le débat public.

© Gaïa pour www.Dreuz.info

Source : Franceculture.fr

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