Non, les crimes ne doivent pas rester impunis

Non, les crimes ne doivent pas rester impunis______________________________________________________

Dans mon précédent article sur l’affaire Grégory, je me suis attelé à relever l’incongruité de poursuivre le travail judiciaire sur cette affaire qui, en plus d’être réellement maudite, ne mène à rien depuis trente-deux ans et occupe inutilement justice et police alors qu’elles pourraient mettre en œuvre ce temps, ces moyens et cette énergie pour traiter les dossiers urgents qui s’entassent sur les bureaux des magistrats.

Ledit article a suscité quelques réactions chez les lecteurs, auxquels je souhaite répondre ici. Faut-il que ma plume se soit bougrement égarée pour que l’on ait pu voir dans mes propos un encouragement au crime et à l’impunité.

Un crime est par définition un méfait qui nuit à un ou plusieurs êtres et qui déstabilise la bonne organisation d’une société. Il est dès lors impératif de protéger celle-ci contre la survenue d’autres crimes similaires en mettant ou appréhendant l’auteur et en le condamnant pour le dissuader de recommencer. C’est là l’origine et le but premier de la justice : protéger la société et dissuader la récidive en montrant au coupable et à d’éventuels émules que le crime est et sera châtié. L’autre but est de réparer la faute commise en indemnisant la victime ou – quand c’est impossible, notamment dans le cas d’un meurtre ou d’un viol – de lui rendre au moins la vérité et l’assurer que le tort infligé a été au moins puni faute de pouvoir être réparé.

Eh oui, n’en déplaise aux thuriféraires de l’humanisme, la morale ne vient qu’en dernière position, derrière la protection, la dissuasion et la réparation. La justice n’est en soi ni bonne ni morale, et tel n’est pas son but. Heureusement, car les ennuis commencent justement quand les juges se piquent de moraline et se veulent prêtres du Bien.

C’est hélas ce que l’on connaît aujourd’hui, et c’est ce que j’ai voulu analyser dans mon précédent article. Un meurtre horrible, la mort d’un enfant, est suivi du meurtre du principal accusé, et de toute une série de rebondissements sur trente ans aboutissant à la mort mystérieuse du juge de l’époque. A qui le tour ? Qui peut garantir que Mme Bolle, les époux Jacob, Mme Laroche ou d’autres n’en viendront pas, lassés et désireux de se libérer d’un joug pesant et infâme, au même geste tragique que le juge Lambert ?

Car, pour certains d’entre eux, leur vie et leur être se résument à cette tragique affaire. Mme Bolle, impliquée malgré elle dans cette tragédie à l’âge adolescent de quinze ans, en a presque cinquante aujourd’hui, toute sa jeunesse et probablement sa vie entière n’auront été qu’un appendice de cette affaire. Pour les Jacob et la grand-mère de l’enfant, la vieillesse (faite pour se reposer et oublier les soucis passés) aura été amère et tourmentée; c’est encore cette affaire qui les accompagnera jusqu’au sépulcre. Ainsi en a décidé la justice qui, telle l’Erynie mythique, traque, déterre, poursuit, exhume, anathématise et maudit pourvu qu’elle trouve la vérité, sa vérité, fût-ce au prix de familles détruites, de vies brisées, de suicides…

D’où ma question : est-ce que cela en vaut la peine ? Pendant encore combien de décennies cette sordide saga familiale sera-t-elle feuilletonnée, détricotée, étalée en pâture pour la curiosité morbide des badauds et des médias ? Abjection, votre horreur !

Cette dérive judiciaire est due au glissement opéré subrepticement par la justice occidentale suite au second conflit mondial et aux infamies impensables qui y ont été commises. Le but premier de la justice (protéger la société et dissuader d’éventuels criminels) a cédé la placé à une conception morale et victimiste. On ne juge plus tant pour la société que pour la victime et surtout pour un obscur sentiment de devoir qu’il faudrait rendre à une Thémis laïque, devoir que l’on matérialise par la célèbre sentence : « justice doit être faite ».

Il s’agit donc d’une conception essentialiste, voire mystique de la justice, dont le but n’est plus la prévention ou la dissuasion mais le rétablissement d’une harmonie brisée suite à la commission d’un crime, harmonie rétablie miraculeusement par la sentence judiciaire. L’avocat Éric Delcroix a admirablement théorisé cette mutation de la justice en instrument de lutte contre le Mal ontologique, inspiré par quelque mystique laïque.

D’où le parallèle que j’ai fait dans mon précédent article avec la traque des anciens fascistes qui dure depuis 72 ans avec l’objectif de traduire en justice les personnes impliquées dans les exactions du second conflit mondial, fussent-ils cloués sur une civière et sous respiration artificielle. Aucune personne saine d’esprit ne peut penser qu’ils présentent un quelconque danger de reformer une organisation totalitaire et de commettre à nouveau leurs exactions. Il ne s’agit guère plus de dissuasion. Le but de leur arrestation et de leur jugement tient à cette mutation de la justice décrite ci-dessus : ils ont fauté directement ou indirectement, et doivent par conséquent être punis. Les peines prononcées contre eux sont rarement de la prison ferme, plutôt du sursis ou des travaux d’intérêt général (aller dans des écoles pour raconter la guerre aux enfants)…

S’ils présentaient un réel danger ou si le but était la dissuasion, la condamnation serait bien plus sévère. Or, il s’agit de condamnations purement symboliques. Cela démontre bien que l’important pour la justice est que le mal soit condamné, fût-ce symboliquement, comme pour se rassurer (et rassurer le peuple ?) qu’il existe une justice qui finit toujours par triompher. Le gaulliste d’origine soviétique que je suis n’a aucune sympathie ou considération pour les ex criminels de guerre allemands qui ont tué 20 millions de personnes en URSS. Il s’agit simplement de constater les dérives auxquelles la « traque du mal » peut conduire.

A y regarder de plus près, c’est on ne peut plus logique. A l’époque où la justice se contentait de son rôle protectif et dissuasif, la majorité des gens croyaient en une justice supérieure à laquelle ils ne pourraient échapper même s’ils parvenaient à fuir celle des hommes. Or, modernisation aidant, cette croyance en une justice divine est tombée en désuétude. La nature ayant horreur du vide, la justice humaine a repris le domaine de compétence jadis alloué à celle de Dieu. Ainsi, elle est à la fois divine et humaine. Dieu est cependant remplacé par l’humanité, une humanité qui se fracture et se désordonne chaque fois qu’un de ses enfants commet un méfait ; il revient alors aux paladins en robe noire de rétablir l’harmonie, non plus en éliminant ou en incarcérant le désorganisateur mais simplement en le jugeant, même si la peine prononcée est infime.

Dès lors, un criminel mort sans avoir été jugé représente une défaite pour la justice. Si jadis on avait pu se consoler en se disant que Dieu se chargerait de juger l’âme de celui qu’on n’avait pu appréhender de son vivant, une telle considération serait moquée aujourd’hui, puisque « Dieu est mort ». La justice ayant remplacé le pouvoir jugeur de Dieu (et puisqu’il n’y a pas d’Enfer) un criminel mort sans avoir été jugé pour ses méfaits restera impuni à jamais… C’est donc une défaite de l’humanité qui – depuis toujours – maintient la relative stabilité des sociétés sur la base de la croyance selon laquelle toute mauvaise action finit par être châtiée. Si les châtieurs ne sont plus les dieux foudroyants mais de simples magistrats, l’idée reste la même.

Aux lecteurs qui ont témoigné leur étonnement quant à mon précédent article, je leur dis : non, les crimes ne doivent évidemment pas rester impunis. Mais la justice a, avec les devoirs de vérité et de protection, un devoir d’humilité. Qu’elle s’occupe donc du volet humain (protéger, dissuader) et laisse l’aspect moral et ontologique à l’Être Suprême.

Nicolas Kirkitadze

Non, les crimes ne doivent pas rester impunis

(Source : Riposte laïque)

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