« L’estomac un peu noué, je ferme les yeux du patient… » : la semaine de Jonathan, interne à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière

https://media.marianne.net/sites/default/files/styles/mrn_article_large/public/hopital-infirmier-docteur-medecin.jpg____________________________________________________

Au centre hospitalier universitaire de la Pitié-Salpêtrière, Jonathan, notre interne en médecine « premier de cordée », continue à travailler d’arrache-pied. Il nous raconte sa semaine pour son deuxième épisode de notre série de témoignages.

Marianne lance une série de témoignages de « premiers de cordée », ces Français au front pendant le confinement. Caissière, policier, infirmière, urgentiste, postier, agriculteur, livreur, surveillant pénitentiaire, gendarme, maire, médecin généraliste, pharmacien… Ils continuent à travailler, au service de la population. Chaque semaine, vous retrouverez un épisode sur la vie de chacune des personnalités que nous suivons.

Prénom : Jonathan

Age : 24 ans

Profession : Interne en médecine générale

Lieu de travail : Urgences de l’hôpital de la Pitié-Salpétrière

Distance entre les deux : 5 kilomètres

Personnes dans le foyer : 3

Deuxième semaine du journal de bord de Jonathan, notre interne « premier de cordée » au service des urgence de l’hôpital de La Pitié-Salpétrière, dans le treizième arrondissement de Paris. Les patients arrivent en nombre, le rythme est de plus en plus intense et le sommeil rare. La Pitié, c’est une ville dans la ville, un investissement de chaque instant et une solidarité entre soignants. La semaine de Jonathan débute par une nuit de garde particulièrement agitée.

La semaine de Jonathan

« Cette semaine a commencé dimanche par une garde de 24h à l’Unité d’Hospitalisation de Courte Durée (ou UHCD). L’UHCD, c’est le service au premier étage qui fait l’intermédiaire entre les urgences et les autres services. On y héberge les patients des urgences de la nuit en attente d’une place dans un service conventionnel. Dans mon hôpital, ce service peut accueillir vingt-quatre patients, gérés par trois infirmier(e)s, des aides-soignant(e)s, une secrétaire, une assistante sociale, un coursier, et moi, un interne de premier semestre. Un chef attitré est présent pendant la journée, et la nuit en cas de doute il faut déranger les médecins séniors qui gèrent l’accueil des urgences au rez-de-chaussée. Vingt-quatre lits, dix en chambre simple, dix en chambre double, quatre en unité de surveillance rapprochée, ce n’est pas toujours facile à gérer pour un médecin débutant.

J’arrive à 8h30. Bon soit, à 8h35, plus le temps pendant que je me charge de faire des cafés pour mes collègues. Il s’agit de bien commencer la journée, un médecin caféiné est un médecin plus efficace ! Je retrouve l’interne qui finit sa garde, ma chef qui va être là pour la journée, notre secrétaire et l’assistante sociale. Ma collègue sortant de garde commence à nous présenter tous les patients hospitalisés, ce qui permet de rediscuter des dossiers et de vérifier que leur prise en charge médicale a été optimale. Ensuite a lieu la visite, qui nous permet de revoir et réexaminer tous les patients, puis commence mon travail de standardiste téléphonique : appeler les services pour présenter les dossiers et trouver des lits d’hospitalisation adaptés.

Ça ne s’arrête pas

Entre deux coups de téléphone, il faut à la fois que j’aille voir le patient de la 115 qui s’aggrave, que je prescrive le traitement de la 108, que je donne des nouvelles à la famille du 104 qui s’inquiète pour leur grand-père, que je demande un avis aux cardiologues pour la 120 qui a un ECG anormal, que j’aille rassurer le patient de la 106 qui ne comprend pas ce qui lui arrive… Ça ne s’arrête pas.

Dans l’après-midi, nous avons trouvé une place d’hospitalisation pour la majorité des patients, et les ambulances commencent à les amener dans les
différents services. L’hôpital de la Pitié-Salpêtrière est tellement grand qu’un service d’ambulance interne est nécessaire pour transférer les malades entre les services. En fin d’après-midi, une fois tous les dossiers cadrés, ma chef part et je reste seul. C’est à ce moment que les médecins des urgences commencent à m’appeler pour me présenter les patients qui vont remplir mes lits nouvellement vidés. Mon travail consiste à revérifier leurs dossiers, gérer tous les nouveaux problèmes médicaux et préparer une grande fiche de transmission sur papier A3 qui permettra à ma relève d’effectuer mon travail du matin pour les nouveaux arrivants.

faire face aux afflux soudains de patients

Le coronavirus a changé et compliqué beaucoup de choses dans ce quotidien déjà éreintant. Premièrement, pour faire face aux afflux soudains de patients, les médecins des urgences doivent faire admettre les patients en UHCD le plus vite possible pour libérer des box d’examen de l’accueil des urgences, parfois sans même que le diagnostic final soit connu. De ce fait, j’ai beaucoup plus de travail la nuit : récupérer les biologies, demander d’autres examens et finaliser les prises en charge.

Deuxièmement, et bien plus important, plus de décès. Le plus souvent, c’est un membre de l’équipe paramédicale qui vient me chercher pour me dire qu’il pense que son patient est décédé. Pour les personnes les plus fragiles, nous savons qu’une réanimation lourde serait inefficace et délétère, notre but est alors d’accompagner la fin de vie pour la rendre la plus confortable possible. Après m’être équipé, je rentre seul dans la chambre où règne une atmosphère très particulière. Mon travail est de m’assurer que la personne est bel et bien décédée. Je lui parle, essaye d’avoir une réaction, vérifie si je vois une respiration, si je trouve un pouls, si j’entends une activité cardiaque, si des réflexes persistent… Rien.

Alors, l’estomac un peu noué, je ferme les yeux du patient, avant de sortir de la chambre et de commencer à préparer les papiers après avoir demandé à l’équipe paramédicale de réaliser une toilette mortuaire.

Trois certificats de décès sur vingt-quatre heures

J’appelle une de mes chefs pour qu’elle vienne remplir le certificat de décès, car il ne peut être légalement établi que par un médecin thésé. Elle s’assure gentiment que je ne suis pas en état de faire l’annonce. Elle propose de le faire à ma place ou avec moi, étant donné que c’est une discussion qui n’est pas facile à avoir, avant de repartir s’occuper des nouveaux patients qui s’accumulent au rez-de-chaussée. J’appelle la famille. Pleurs. Je leur laisse un temps, puis les informe qu’ils disposent seulement de deux à trois heures pour venir à l’hôpital s’ils souhaitent voir leur proche avant sa mise en bière.

Trois certificats de décès sur vingt-quatre heures. C’est plus que d’habitude. C’est trop.

Le lendemain matin, ma relève arrive, et on recommence : transmission, visite des patients… Je m’apprête à partir quand une infirmière vient me voir pour me dire que le patient de la 103 décompense. Il a plus de 100 ans, toute sa tête, pas d’antécédent, et était en pleine forme avant de tomber malade. Sa tension diminue dangereusement, je demande donc à ce qu’on le perfuse, mais il a de mauvaises veines et les infirmières n’arrivent pas à lui poser un cathéter afin de pouvoir administrer les traitements directement dans la circulation sanguine. J’assiste, impuissant pendant de longues minutes, une main sur l’épaule de mon patient pour avoir l’impression d’au moins lui apporter un peu de réconfort.

Mon patient se stabilise

Cela fait vingt-quatre heures que je suis là, j’ai dormi une heure et demie, et je suis épuisé. Je remercie intérieurement mon masque et mes lunettes de protection qui cachent habilement mon visage qui se décompose et mes yeux, qui commencent à devenir rouges et humides. Les infirmières sont de toute façon bien trop occupées pour me remarquer, tout comme mon patient qui a autre chose à penser. Inutile, je finis par sortir, pendant que ma chef et ma co-interne prennent le relais, je me dirige vers ma chambre de garde pour me changer, un peu chamboulé. Je repasse dans le service dire au revoir, et ma chef me dit que les infirmières ont finalement réussi à administrer les traitements à mon patient, dont la tension est bien remontée : il se stabilise.

Soulagé, je rentre chez moi, pédalant vite, sans trop profiter du pourtant magnifique soleil, avant d’enfin m’écraser sur mon lit et m’endormir.

Je passe mon lundi en repos de garde à dormir, travaille le mardi aux urgences, et suis de nouveau de garde en UHCD le mercredi soir. Un décès de plus sur la nuit. Un jeudi à dormir, et un vendredi aux urgences, avant de pouvoir me reposer le week-end confiné chez moi, à profiter de n’avoir enfin rien d’autre à faire que de regarder les gens bien trop nombreux qui passent sous mes fenêtres. »

Vladimir de Gmeline et Jonathan Moisson

« L’estomac un peu noué, je ferme les yeux du patient… » : la semaine de Jonathan, interne à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière

(Source :  Marianne)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s