Daniel Pipes : La « Palestine » aux Syriens ?

EN 1976, au cours d’une réunion qu’il eut avec les dirigeants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), le président syrien Hafez al-Assad parla de la Palestine comme d’une région syrienne, plus précisément comme de la Syrie méridionale. Il dit alors aux Palestiniens : « Vous ne représentez pas la Palestine autant que nous. N’oubliez pas une chose : il n’y a pas de peuple palestinien, il n’y a pas d’entité palestinienne, il n’y a que la Syrie ! Vous faites partie intégrante du peuple syrien et la Palestine fait partie intégrante de la Syrie. C’est donc nous, les autorités syriennes, qui sommes les véritables représentants du peuple palestinien. »

Bien qu’inhabituelle dans sa candeur, cette sortie illustre une longue tradition de la politique syrienne, une tradition qui, ces dernières années [en 1986, NdT], a gagné plus que perdu en importance. Le gouvernement Assad ne se présente pas seulement comme un État arabe ayant un intérêt à protéger les droits des Palestiniens mais comme le possesseur légitime du territoire contrôlé par Israël. Puisque, selon ce point de vue, l’actuelle république de Syrie n’est qu’une partie amputée des territoires syriens, le gouvernement de Damas a le devoir de récupérer et d’unir sous son contrôle toutes les autres régions syriennes, y compris la Palestine.

Ces dernières années, la croissance des capacités militaires syriennes a fait de ces prétentions une source majeure d’instabilité dans tout le Moyen-Orient. Dans le conflit israélo-arabe, la revendication syrienne sur « la Syrie méridionale » est en effet devenue centrale et a fait de la Syrie le principal adversaire non seulement d’Israël mais aussi, ironie du sort, de l’OLP. Damas est susceptible de garder ce rôle pendant de nombreuses années, certainement aussi longtemps que Hafez al-Assad vivra et probablement au-delà.

Quand Assad utilise l’expression Syrie méridionale, il revient implicitement à l’ancienne signification du nom « Syrie ». Historiquement, la « Syrie » (Suriya ou Sham en arabe) fait référence à une région bien plus vaste que la République arabe syrienne d’aujourd’hui. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le territoire connu sous le nom de Syrie s’étendait au bas mot de l’Anatolie à l’Égypte et de l’Irak à la mer Méditerranée. En termes actuels de géographie politique, il comprend un territoire englobant quatre États – la Syrie, la Jordanie, Israël et le Liban – ainsi que la Cisjordanie, la Bande de Gaza et des parties substantielles du sud-est de la Turquie. Pour le distinguer de l’État syrien actuel, ce territoire est généralement connu aujourd’hui sous le nom de Grande Syrie et est soutenu par l’idéologie du pansyrianisme.

Le terme Grande Syrie évoque une unité non pas politique mais culturelle et géographique. À l’instar de la Scandinavie ou de la Nouvelle-Angleterre, la Grande Syrie est une abstraction qui n’a jamais pris de forme politique, personne n’ayant même jamais tenté de créer un grand État syrien. La dernière fois que l’ensemble de la région fut gouverné depuis Damas, c’était sous la dynastie des Omeyyades, qui tomba en l’an 750 de notre ère. Toutefois pendant la Première Guerre mondiale, lorsque les Britanniques aidés des forces arabes du prince hachémite Faysal firent la conquête de la Grande Syrie, on vit s’esquisser la perspective de l’unité syrienne.

La Palestine, ou « Syrie méridionale », était au cœur de cette aspiration à l’unité [1]. En effet, dès l’instant où, en octobre 1918, il installa un gouvernement à Damas, le prince Fayçal souligna le fait que la Palestine faisait partie de la Syrie. Après la guerre, au cours de la conférence de paix de Paris où Britanniques, Français et Américains firent valoir leurs intérêts, Fayçal qualifia la Palestine de « bras droit » et promit de travailler pour elle comme il le ferait pour la Syrie et l’Irak. « Je peux vous assurer que, conformément aux vœux de son peuple, la Palestine fera partie de la Syrie. » Trois mois plus tard, Fayçal écrivait au général Edmund Allenby que la Palestine « est une partie inséparable de la Syrie ».

Fayçal n’était pas le seul de cet avis. Son rival, Choukri Ghanim, partisan de la domination française en Syrie, déclara que la Palestine formait « incontestablement la partie méridionale de notre pays ». Deux congrès généraux syriens identifièrent la Palestine par son nom comme faisant partie intégrante de la Syrie. Le premier appela à ce qu’on ne fasse « aucune séparation de la partie sud de la Syrie, connue sous le nom de Palestine ». Le second proclama à l’unanimité « l’indépendance complète et inconditionnelle de notre pays la Syrie, y compris la Palestine, dans ses frontières naturelles ». Fayçal envoya des agents en Palestine pour y renforcer sa position et Damas devint un foyer majeur de la rhétorique et de l’activisme antisionistes.

LE FAIT de considérer la Palestine comme la partie méridionale de la Syrie était loin de se limiter aux Syriens. Dès la fin de 1918, presque tous les Arabes de Palestine s’accordaient sur ce point. Leur enthousiasme pour l’union avec la Syrie renforça grandement la légitimité du concept et contribua pour beaucoup à le faire perdurer.

Les trois principales organisations politiques de Palestine à savoir, le Club arabe, le Club littéraire et l’Association islamo-chrétienne (il est révélateur qu’aucune ne mentionne la Palestine dans son nom), travaillaient toutes pour l’union avec la Syrie. Les deux premières allèrent le plus loin, appelant ouvertement à ce que le prince Fayçal exerce le pouvoir. Amin al-Husseini était le président du Club arabe. L’extrémisme qui le rendit célèbre par la suite en tant que moufti de Jérusalem (et allié d’Hitler) était déjà perceptible en 1920 lorsqu’il déclencha des émeutes en faveur de l’union avec la Syrie. À partir de septembre 1919, Kamil al-Budayri, membre du Club arabe, co-éditait le journal Suriya al-Janubiya (« La Syrie méridionale ») qui prônait l’incorporation de la Palestine dans la Grande Syrie.

Même l’Association islamo-chrétienne, une organisation de chefs traditionnels qui pouvaient espérer gouverner si la Palestine devenait indépendante, exigeait l’incorporation de celle-ci dans la Grande Syrie. Son président insistait sur le fait que « la Palestine ou Syrie méridionale – partie intégrante de la Syrie une et indivisible – ne devait en aucun cas ni sous aucun prétexte être scindée ». Au début de 1919, alors qu’elle rédigeait sa liste de revendications pour la Conférence de paix de Paris, l’Association islamo-chrétienne déclara que la Palestine, « partie de la Syrie arabe », était définitivement unie à la Syrie par « des liens nationaux, religieux, linguistiques, naturels, économiques et géographiques ». Elle décida aussi que « la Syrie méridionale ou Palestine ne devait pas être séparée du gouvernement indépendant arabe syrien ». En octobre 1919, Moussa Kazim al-Husseini, chef du conseil municipal de Jérusalem (en fait, le maire) déclara à un interlocuteur sioniste : « Nous ne voulons aucune séparation d’avec la Syrie ». En 1918-1919 le slogan qu’on entendait partout était : « Unité, Unité du Taurus [Monts] à Rafah [à Gaza], Unité, Unité ».

L’intérêt palestinien pour l’unité pan-syrienne culmina au cours des premiers mois de 1920. Au congrès général palestinien, un orateur suggéra que la situation de la Palestine par rapport à la Syrie était similaire à celle de l’Alsace-Lorraine par rapport à la France. Le Congrès adopta quatre résolutions. La première indiquait qu’« il n’est jamais venu à l’esprit des peuples de la Syrie septentrionale et côtière de considérer la Syrie méridionale (ou Palestine) comme autre chose qu’une partie de la Syrie ». La deuxième résolution appelait à un boycott économique des sionistes dans « les trois parties de la Syrie » (c’est-à-dire la Syrie sous mandat français, le Mont-Liban et le Mandat de Palestine). Les deux autres résolutions appelaient à ce que la Palestine « ne soit pas séparée de la Syrie » et à « l’indépendance de la Syrie à l’intérieur de ses frontières naturelles ».

En mars 1920, le couronnement de Fayçal comme roi de Syrie suscita un grand enthousiasme parmi les Arabes de Palestine. À Jérusalem, les participants à une manifestation de masse arboraient des portraits de Fayçal et appelaient à l’unité avec la Syrie. Tout juste de retour de Damas, Amin al-Husseini galvanisa les foules avec de (fausses) nouvelles selon lesquelles le gouvernement britannique avait reconnu Fayçal comme dirigeant de la Palestine et de la Syrie.

Si les Palestiniens acceptaient de se soumettre à Damas c’est surtout parce qu’il s’agissait d’une partie de leur identité traditionnelle. C’était aussi parce qu’ils pensaient qu’ils tireraient profit de cette union. Les Palestiniens considéraient Fayçal comme le seul dirigeant arabe capable de résister à l’arrivée des juifs en Palestine. Comme le signalait un groupe d’expatriés palestiniens, « si la Syrie et la Palestine restent unies, nous ne serons jamais asservis par le joug des juifs. »

Mais en avril 1920, la Grande-Bretagne et la France ne tinrent pas compte de ces sentiments et se partagèrent la Grande Syrie. Puis ils subdivisèrent leurs territoires : la partie britannique devint la Palestine et la Transjordanie alors que la partie française se scindait entre le Liban, la Syrie et plusieurs entités plus petites.

Même s’ils avaient perdu, les partisans de la Grande Syrie ne baissaient pas les bras. Dans les années qui suivirent, l’intérêt pour l’union entre la Syrie et la Palestine demeura fort des deux côtés. Or, les nationalistes syriens devaient faire face à leurs nouveaux maîtres français et ne pouvaient pas faire grand-chose face à leurs ambitions méridionales. C’est pourquoi l’activité sur ce front ralentit quelque peu pour ne rebondir qu’en 1936-1939 avec la révolte arabe en Palestine.

La révolte captiva l’imagination des Syriens. Damas contribua à la création d’une unité de 300 hommes, « le Commandement général de la révolte arabe en Syrie méridionale (Palestine) », qui en 1936 combattit aux côtés des Arabes palestiniens. En échange du soutien syrien, l’un des chefs de la révolte, ‘Arif ‘Abd ar-Raziq, se faisait appeler « commandant en chef des rebelles de Syrie méridionale ». En 1938, sous la pression syrienne, le « Bureau de la révolte arabe en Palestine » troqua le terme « Palestine » mentionné dans son nom pour celui de « Syrie méridionale ».

ON NE PEUT PAS dire, cependant, que l’intérêt palestinien pour la Syrie demeura aussi fort que l’intérêt syrien pour la Palestine. Lorsque la nouvelle de l’accord franco-britannique d’avril 1920 parvint pour la première fois en Palestine, elle provoqua un flot de protestations appelant à une Syrie unie, de la Turquie à la péninsule du Sinaï. Mais après la prise de Damas par les Français en juillet 1920, l’attrait pour une connexion syrienne disparut. Les dirigeants palestiniens reconnurent désormais qu’ils étaient seuls contre les Britanniques et les sionistes. Mousa Kazim al-Husseini fit valoir cet argument quelques jours seulement après la chute de Fayçal : « Après les récents événements de Damas, nous devons effectuer un changement complet de nos plans. La Syrie méridionale n’est plus. Nous devons défendre la Palestine. »

Comme l’indique cette déclaration d’une franchise remarquable, les considérations tactiques jouèrent un grand rôle dans l’effondrement rapide du sentiment pansyrien et son remplacement par un séparatisme palestinien naissant. À l’époque, l’idée de faire de la Palestine une entité politique exerçait un attrait limité parmi les résidents arabes mais elle permettait aux dirigeants palestiniens de se présenter aux Britanniques comme les égaux des sionistes.

De nombreuses années devaient s’écouler, cependant, avant que la Palestine n’acquière aux yeux de la plupart des Palestiniens autant d’importance que la Syrie méridionale. En 1921, lors de leur rencontre avec Winston Churchill, deux légations palestiniennes exigèrent que la Palestine ne fût pas séparée des États arabes frères voisins. Le quatrième congrès arabe palestinien appela à l’envoi d’un délégué palestinien à la Société des Nations pour faire pression en faveur de l’unité avec la Syrie. Le cinquième congrès fit comprendre que « les habitants de la Syrie méridionale se considèrent, eux et leur pays, comme une partie inséparable du reste de la Syrie ». Et en 1924, le comité exécutif du Congrès arabe palestinien fit référence à « l’unique pays de la Syrie » et appela la Palestine « Syrie méridionale ».

Pendant des années, le rêve de royauté de Fayçal sur la Grande Syrie conserva toute sa force en Palestine. En septembre 1933, les Palestiniens pleurèrent la mort de Fayçal et célébrèrent son anniversaire l’année suivante. Ils saisirent cette occasion pour rappeler leur espoir de voir advenir son royaume. Même après cette date, l’objectif de la Grande Syrie continua à trouver un large public. Les groupes d’exilés palestiniens comptaient parmi ses partisans les plus enthousiastes (en 1922, la Palestine National League de New York affirmait que « les Palestiniens demandent simplement qu’on les laisse avec leurs compatriotes syriens pour développer les ressources de leur province qui fait partie intégrante de la Syrie depuis deux mille ans »). Même George Antonius, le principal théoricien palestinien du nationalisme panarabe, soutenait lors d’une réunion avec David Ben Gourion en 1936, qu’« il n’y avait pas de barrière naturelle entre la Palestine et la Syrie et qu’il n’y avait pas de différence entre leurs habitants ». Un tel soutien parmi les Palestiniens aida à légitimer les revendications syriennes.

ALORS QUE dans les années 1940, se profilait le départ des Européens de la Syrie et de la Palestine, les espoirs syriens d’absorber la Syrie méridionale allaient croissant. En septembre 1944, le premier ministre syrien, Sa’dallah al-Jabiri, déclara que « le problème syrien concerne quatre régions : la Syrie, le Liban, la Palestine et la Transjordanie ». Faris al-Khouri, délégué de la Syrie aux Nations Unies, appela à l’union de la Palestine avec son pays en raison de liens raciaux, historiques et culturels. En 1946, un porte-parole de la légation syrienne à Washington déclara que « la Syrie, le Liban, la Palestine et la Jordanie sont séparés par des frontières artificielles ».

En novembre 1947, la décision des Nations Unies de partager la Palestine entre un État juif et un État arabe provoqua des émeutes à Damas et à Alep. Peu de temps après, les Syriens organisèrent un corps de volontaires pour combattre les sionistes, sous la direction du même officier de l’armée qui avait dirigé les combattants syriens en Palestine en 1936. En janvier 1948, soit cinq mois avant le départ des Britanniques, ces hommes commencèrent à s’infiltrer en Palestine et prirent rapidement le contrôle de la partie nord du pays. Finalement, en mai 1948, après le départ des Britanniques et la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, les forces syriennes régulières envahirent le pays. Systématiquement, les petites zones qu’ils gagnaient étaient rapidement incorporées à la Syrie plutôt que d’être administrées comme parties de la Palestine (comme l’Égypte le fit avec ses conquêtes de Gaza de 1948 à 1967).

L’échec des Arabes dans le projet de destruction d’Israël porta un coup aux aspirations d’une Grande Syrie, sans toutefois les faire disparaître. La vision d’une Palestine appartenant à la Syrie refit surface lors de la conférence d’armistice de 1949, lorsqu’un délégué syrien annonça qu’« il n’y a pas de frontière internationale entre Israël et la Syrie. Il y avait une frontière politique entre la Syrie et la Palestine. Nous devons signer un accord d’armistice non pas sur la base d’une frontière politique mais sur la base d’une ligne d’armistice. » À ce jour, en effet, les cartes des forces armées syriennes ne montrent aucune frontière internationale entre la Syrie et Israël, seulement une frontière « temporaire » séparant la Syrie d’une région appelée Palestine.

Néanmoins, après la création d’Israël, l’idée d’unir la Palestine à la Grande Syrie fut mise en sourdine. Les régimes syriens qui se succédèrent entre 1949 et 1970 furent particulièrement instables, faibles et incapables de porter des revendications irrédentistes. La force des armes israéliennes joua également en défaveur d’une confrontation militaire. Enfin, la période allant de 1956 à 1967 marqua l’apogée du panarabisme. À cette époque, tous les regards étaient tournés vers le président égyptien Nasser et son programme d’unification arabe, laissant pratiquement dans l’oubli les objectifs plus modestes de Grande Syrie.

Pendant ces années, les revendications de la Syrie sur sa région méridionale furent, bien entendu, exprimées de temps à autre, en particulier aux Nations Unies. En 1956, l’Assemblée générale fut informée « que la Palestine n’est rien d’autre que le sud de la Syrie ». Pendant la guerre des Six jours en juin 1967, le délégué de la Syrie au Conseil de sécurité déclara que c’était la Syrie « dont la Palestine fut séparée et de laquelle Israël fut créé ». De telles affirmations furent également entendues lors de discussions privées.

Mais dans les faits, le temps de la revendication sur le sud de la Syrie semblait révolu. C’était également vrai pour les Palestiniens chez qui la vision d’une Palestine intégrée à une Grande Syrie s’était affaiblie. La Palestine en vint à être considérée soit comme une entité politique potentiellement indépendante, soit comme une province d’un monde arabe uni. Le niveau intermédiaire d’incorporation dans une Grande Syrie semblait avoir définitivement disparu.

OR, il n’en était rien. À son arrivée au pouvoir en 1970, Hafez al-Assad établit un État policier puissant. Il mit fin à l’ère de l’instabilité intérieure et de la faiblesse sur la scène étrangère. Sous sa présidence, la Syrie devint un prédateur avec lequel il put expérimenter son idéologie étant donné que le panarabisme était, au fil des ans, discrédité par les événements : échec de l’union entre la Syrie et l’Égypte de 1958 à 1961, guerre au Yémen et débâcle militaire des Arabes face à Israël en 1967.

Un facteur cependant demeura inchangé après l’arrivée d’Assad au pouvoir en 1970 : la force militaire d’Israël. Dès lors, le dirigeant syrien développa une nouvelle approche. Conscient qu’Israël ne pouvait être détruit au combat, Assad préféra cibler le mouvement palestinien fracturé. Le concept de Syrie méridionale devint un outil à exploiter dans le cadre d’une stratégie visant à revendiquer le leadership syrien de la cause palestinienne.

Il est vrai qu’Assad vocifère parfois directement contre Israël. Ainsi il y a quelques mois, il a déclaré en guise de menace que si Israël annexait les hauteurs du Golan, « nous ferions en sorte de mettre le Golan au cœur de la Syrie et non sur ses frontières ». Mais pour l’essentiel, le régime syrien utilise la rhétorique de la Grande Syrie non pas pour affronter Israël mais pour affirmer son droit de contrôle sur les parties de la Palestine qui ne sont pas sous domination israélienne. Ce qui place Damas en conflit direct avec l’OLP (ainsi qu’avec le gouvernement jordanien).

L’assaut lancé par Assad contre l’OLP est au cœur de sa stratégie pour rester dans le conflit avec Israël. Ses attaques prennent deux formes complémentaires : revendications verbales d’un côté, manipulations financières et militaires de l’autre. Les mots justifient l’expansion syrienne, la force soutient la rhétorique.

En 1976, Assad avança un argument qu’il utilise encore et selon lequel l’OLP n’agirait plus dans l’intérêt supérieur du peuple palestinien, une forfaiture de l’OLP attribuée à toute une série de problèmes : la perte d’objectif (« Je ne vois pas quel est le lien entre les combats des Palestiniens dans les plus hautes montagnes du Liban et la libération de la Palestine »), la trahison (« Arafat a accepté de devenir l’instrument des Américains contre la Palestine et les droits des Palestiniens ») et la lâcheté (« Arafat et ses partisans voulaient en fait quitter Beyrouth dès les premiers jours de la guerre [de 1982]. Nous leur avons dit que nous étions contre leur départ et leur avons conseillé de rester et de résister »). Mais quelle que soit la cause de sa mauvaise conduite, l’OLP est, pour cette raison, considérée comme ayant perdu son droit de diriger le mouvement palestinien ou de revendiquer le territoire de la Palestine.

PAR AILLEURS, le gouvernement Assad affirme que c’est lui, plutôt que la Jordanie, l’Égypte ou tout autre État, qui mérite d’hériter du pouvoir de l’OLP. Trois raisons complémentaires soutiennent cette affirmation : le dévouement à la Palestine, une bonne stratégie et des liens géographiques.

Premièrement, en tant que « cœur, esprit, bouclier et épée » autoproclamés de la Palestine et « principal État situé au front », la Syrie est le leader naturel de la lutte contre Israël. Radio Damas peut se faire lyrique à ce sujet quand elle parle de la Syrie comme du « défenseur de la question palestinienne, l’asile de la révolution palestinienne, le refuge des résistants palestiniens, l’oxygène de la résistance palestinienne et l’arène qui ouvre avec amour ses portes, son cœur et ses capacités aux fils du peuple palestinien. » Elle déclare que « la Syrie fera tout son possible pour protéger son autodéfense car dans une large mesure son autodéfense incarne l’ensemble de la défense arabe ». Les sacrifices passés, présents et à venir confèrent à la Syrie un rôle décisif. « Comment la question palestinienne pourrait-elle ne pas être la nôtre », s’interroge Assad, « alors que nous mettons toutes les ressources humaines, militaires, économiques et politiques de ce pays au service de cette question ? »

Deuxièmement, parmi les États de première ligne, la Syrie est la seule à adopter la bonne stratégie. Alors que d’autres gouvernements ont les uns après les autres trahi la cause palestinienne en acceptant l’existence d’Israël, la Syrie est demeurée ferme sur ses positions. Assad s’attribue le mérite d’avoir empêché l’OLP elle-même de reconnaître Israël : « S’il n’y avait pas eu la Syrie, l’OLP aurait accepté le plan de Camp David. »

Troisièmement, et le plus important, les dirigeants et médias (d’État) syriens réitèrent que la Palestine fait géographiquement partie de la Syrie. Assad aime surprendre les visiteurs occidentaux en leur disant que « Jésus-Christ était un juif syrien ». Dans un discours majeur prononcé en mars 1974, il a relancé la campagne soutenant que « la Palestine est la Syrie méridionale » et déclaré que « la Palestine n’est pas seulement une partie de la nation arabe, mais une partie essentielle du sud de la Syrie » (la partie moins essentielle étant clairement la Jordanie).

Depuis lors, la revendication a été exprimée à plusieurs reprises. En 1976, à la veille d’une visite du président libanais dans la capitale syrienne, un journal de Damas indiquait que les deux dirigeants « examineraient les nouveaux liens entre le Liban et sa sœur la Syrie, les liens de ces deux États avec la Jordanie, ainsi que les liens de ces trois pays avec la Palestine. » Le document suggérait également la création d’un État fédéral rassemblant les quatre pays et doté d’une armée et d’un gouvernement uniques. Quelques mois plus tard, un autre journal parlait de « la partie méridionale, c’est-à-dire la Palestine, [qui] a été séparée de ce pays inébranlable ». En mai 1978, un responsable du parti Baath déclarait que « la question de Palestine est strictement une question syrienne et [seulement en second lieu] une question de sécurité arabe ». En mars 1980, le premier ministre syrien indiquait dans une interview que « pour la Syrie, la question de Palestine n’est pas seulement l’affaire d’un peuple frère mais une affaire syrienne ». Et cætera, et cætera.

Il arrive souvent que, quand ils s’adressent à un public étranger, les dirigeants syriens aiment invoquer l’histoire de la Grande Syrie et ses divisions. En novembre 1984, juste avant l’arrivée du président François Mitterrand en Syrie, Assad a amèrement rappelé que « quand la France est entrée dans nos pays, ils étaient unis ; quand elle est partie, ils étaient désunis ». Les responsables américains en ont également pris plein les oreilles. Henry Kissinger raconte que lorsqu’il s’est rendu à Damas en février 1974 en tant que secrétaire d’État, le vice-Premier ministre ‘Abd al-Halim Khaddam « ne pouvait pas manquer l’occasion d’expliquer qu’historiquement la Palestine faisait partie de la Syrie ».

Sur le plan opérationnel, la revendication sur la Palestine affecte les relations syriennes tant avec la Jordanie qu’avec l’OLP. Ainsi, selon des sources jordaniennes, en juillet 1980, le ministre syrien des Affaires étrangères insista pour que son gouvernement fût inclus, avec la Jordanie et l’OLP, dans un comité chargé des affaires de la « patrie occupée » en Palestine. En ce qui concerne l’OLP, une grande partie du débat est menée en code. L’OLP revendique le droit à un « pouvoir décisionnel indépendant » fondé sur son autonomie nationale mais Damas nie ce droit en s’appuyant sur le nationalisme syrien ou arabe. En réalité, ils se disputent le droit de l’OLP d’agir contrairement aux aspirations syriennes. Ainsi en août 1985, Khalil al Wazir, un haut responsable de l’OLP, déclara que « le régime syrien veut s’emparer du pouvoir décisionnel autonome palestinien. C’est la principale obsession de la Syrie car nous refusons d’être sous son contrôle et son hégémonie. » Arafat affirma que Damas avait « poignardé la révolution palestinienne dans le dos, tenté de confisquer ses armes et ses bureaux et tente de confisquer la révolution elle-même ». Un écrivain pro-OLP observe avec justesse : « Certains disent que les dirigeants syriens veulent relancer le plan de la Grande Syrie, à condition qu’il soit ‘made in Damas’ après l’avoir toujours rejeté dans le passé quand il était ‘made in Amman’ ou ‘made in Bagdad’. »

Pour sa part, Assad a accusé l’OLP de « fomenter un complot au moyen du slogan d’un pouvoir décisionnel palestinien indépendant », et un rédacteur en chef d’un journal de Damas a menacé de « couper les doigts de quiconque exercerait une prise de décision contraire à l’orientation [syrienne]. Nous ne tolérerons pas la liberté de trahir ou de vendre la cause. La Palestine est la Syrie méridionale. »

CE déluge de paroles est soutenu par les efforts ambitieux déployés par Damas pour contrôler les organisations palestiniennes. L’OLP est faible et fracturée, et Assad a pleinement profité des opportunités ainsi créées.

Au milieu des années 1960, pour garder un œil sur le mouvement séparatiste palestinien naissant, Damas aidait le Fatah de Yasser Arafat. Quand Arafat réduisait sa dépendance vis-à-vis de la Syrie en obtenant le soutien de l’Égypte, Damas répliquait en aidant le Front de libération de la Palestine, dirigé par un ancien officier du génie de l’armée syrienne, Ahmad Jibril. Cette petite organisation, devenue plus tard le Front populaire de libération de la Palestine-Commandement général (FPLP-CG), continuait à travailler en étroite collaboration avec le gouvernement syrien. Assad soutenait également certaines franges de l’Armée de libération de la Palestine (APL) et ce, depuis la création de celle-ci en 1964. Apparemment l’aile militaire conventionnelle de l’OLP, les trois brigades de l’APL étaient en fait directement contrôlées par les gouvernements arabes, deux par la Syrie et une par l’Égypte.

Mais le principal agent palestinien de la Syrie était As-Sa’iqa. Créée en décembre 1968 pour regrouper les organisations palestiniennes parrainées par la Syrie, elle était rapidement devenue le deuxième plus grand groupe de l’OLP. De 1970 jusqu’à son assassinat en 1979, Sa’iqa était dirigée par Zouhair Mouhsin, membre de longue date du parti Baas syrien et allié de Hafez al-Assad.

Pour s’assurer un contrôle complet sur Sa’iqa, Damas la dota de membres du parti Baas syrien. De nombreux soldats de Sa’iqa sont des citoyens syriens qui s’engagèrent après avoir terminé leur service régulier. En effet, les Syriens représentent environ 50 % des soldats de Sa’iqa et 75 % des officiers. L’équipement de Sa’iqa est presque entièrement fourni par l’armée syrienne et une partie de la formation de Sa’iqa a lieu à l’École de formation des officiers politiques, comprenant des instructeurs de l’armée syrienne enseignant les tactiques de guérilla et le maniement du matériel anti-aérien. Inutile de dire que le gouvernement syrien prend en charge l’intégralité des dépenses de Sa’iqa. Véritable agent de la Syrie au sein du mouvement palestinien, Sa’iqa poursuit des objectifs identiques à ceux de Damas. Quant à ses activités au Moyen-Orient et en Europe occidentale, elles sont autorisées et probablement planifiées par les unités de renseignement militaires syriennes.

En mars 1975, Assad proposa « d’établir une direction politique [et] un commandement militaire syro-palestiniens uniques ». Arafat refusa cette offre, la comprenant à juste titre comme une tentative voilée de dominer l’OLP. En 1982, une offre similaire fut de nouveau déclinée. En 1976, dans ce même but, Assad envoya des troupes contre l’OLP au Liban. Dans cette campagne, la parfaite soumission du FPLP-GC, des brigades de l’APL et de Sa’iqa au gouvernement syrien devint une évidence lorsque ceux-ci combattirent aux côtés de la Syrie l’OLP d’Arafat. L’APL joua un rôle particulièrement important dans ces combats étant donné que la branche militaire en uniforme de l’OLP était en guerre avec le reste de l’organisation.

Bien souvent, le gouvernement syrien malmenait les dirigeants palestiniens qui contestaient ses vues. Lorsqu’en 1966 la tentative de soumettre le Fatah au contrôle syrien échoua, Arafat et l’ensemble de la direction du Fatah furent jetés dans une prison syrienne pendant plus d’un mois. En 1968, George Habash, chef du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), fut emprisonné pendant sept mois. En 1983, Arafat fut emmené à l’aéroport de Damas et forcé à monter dans un avion.

L’aile de l’OLP soutenant Arafat fut attaquée à plusieurs reprises. Au cours de l’été 1981, un certain nombre d’actions furent dirigées contre ses partisans afin de les placer sous la coupe syrienne. En mai 1983, Assad eut plus de succès en provoquant une scission au sein du Fatah quand Arafat insistait pour poursuivre des politiques qu’il désapprouvait. Assad dominait la faction anti-Arafat organisée à Damas en 1985 sous le nom de Front de salut national palestinien (FSNP). Un certain nombre d’hommes d’Arafat en Europe, dont Na’im Khader à Bruxelles, Majid Abou Charar à Rome et Issam Sartawi à Lisbonne furent assassinés soit par Abou Nidal, soit par le FSNP. En septembre 1985, un Palestinien étroitement lié à Arafat, rédacteur en chef d’un hebdomadaire anti-syrien à Athènes, fut abattu de trois balles à bout portant alors qu’il quittait son immeuble. En mars 1986, deux groupes palestiniens basés à Damas revendiquèrent l’assassinat de Zafir al-Masri, le nouveau maire de Naplouse. Toutefois, en Cisjordanie même, de nombreux habitants accusèrent des agents syriens d’avoir commis le crime.

L’assassinat de Fahd al-Qawasma, ancien maire d’Hébron et actuel membre du comité exécutif de l’OLP, suscita chez Arafat un commentaire révélateur. S’adressant au défunt lors de son enterrement, ce dernier déclara : « Les sionistes des territoires occupés ont essayé de te tuer, et quand ils ont échoué, ils t’ont déporté. Cependant, les sionistes arabes représentés par les dirigeants de Damas ont pensé que c’était insuffisant, alors tu es tombé en martyr. »

Damas fit également tout son possible pour contrecarrer l’acceptation par les Palestiniens d’un mini-État en Cisjordanie. La raison est évidente : une telle entité, entourée par la Jordanie et Israël, serait hors de portée de la Syrie qui, dès lors, ne pourrait pas facilement la dominer. Plus l’OLP s’intéresse à une solution en Cisjordanie, plus la concurrence qui l’oppose au régime syrien s’intensifie.

Les tentatives syriennes de s’arroger la revendication arabe sur la Palestine prennent principalement des aspects rhétoriques et militaires. Mais dans un cas au moins, elles prennent aussi un aspect juridique. La loi syrienne autorise un substitut en espèces au service militaire mais cela concerne uniquement les ressortissants syriens vivant hors de Syrie. Un décret d’octobre 1984 précise que cette loi « s’appliquera également aux Arabes palestiniens qui, en vertu des lois en vigueur, sont considérés comme syriens ». Ainsi, un Palestinien vivant en Jordanie est légalement considéré comme ayant l’obligation de servir dans les forces armées syriennes à moins qu’il ne paie son exemption.

Les dirigeants palestiniens dépendants de la Syrie doivent approuver l’idée d’une Grande Syrie. Zouhair Mouhsin de Sa’iqa l’a fait sans réserve : « Il n’y a pas de différences entre les Jordaniens, les Palestiniens, les Syriens et les Libanais… Nous sommes un seul peuple. Ce n’est que pour des raisons politiques que nous insistons sur notre identité palestinienne… Oui, l’existence d’une identité palestinienne distincte n’est là que pour des raisons tactiques. » Il est à noter que Sa’iqa ne mentionne pas la Palestine dans son nom. L’organisation soutient que la Palestine ne doit pas être indépendante mais faire partie d’une plus grande entité arabe dirigée par la Syrie. En juin 1983, la radio palestinienne de Damas annonçait que la Syrie et la Palestine partagent le même destin car elles font l’une et l’autre partie de la Grande Syrie, l’une étant la Syrie septentrionale, l’autre la Syrie méridionale.

Les déclarations les plus explicites et les plus notables sont celles de Sabri Khalil al-Banna, connu sous le nom d’Abou Nidal, le dirigeant palestinien extrémiste qui dépend du soutien syrien. Bien qu’apparemment séparatiste palestinien, Banna a déclaré à plusieurs reprises que « la Palestine appartient à la Syrie. Comme le Liban, elle en fera partie intégrante ». Son raisonnement est le suivant :

Je suis un ardent partisan de l’État de Grande Syrie… Nous [les Palestiniens] sommes des citoyens syriens. Pour nous, la Syrie est la nation mère, c’est l’histoire, la société, la communauté, la géographie. Jusqu’à récemment, la moitié du Liban était une région de la Syrie. Comme vous le voyez, nous sommes de vrais citoyens syriens. J’ai moi-même des parents syriens… La Grande Syrie comprend la Palestine, l’Irak, la Jordanie et la Syrie. Avant les années 20, un État comme la Jordanie n’existait pas dans le monde arabe. D’un point de vue géographique, la Grande Syrie couvre le territoire allant de la frontière turque au nord jusqu’à l’ensemble de la Palestine au sud.

Il est extrêmement peu probable que ces opinions expriment les véritables sentiments de Mouhsin ou de Banna. Il est dès lors d’autant plus impressionnant que le gouvernement syrien réussisse à faire en sorte que ces hommes soutiennent ses ambitions.

LA cause de la Grande Syrie n’est pas le seul motif de l’implication du gouvernement syrien dans les affaires palestiniennes. Il y a aussi le nationalisme panarabe (qui soutient que tous les arabophones forment une nation) ainsi que la solidarité panislamique. Par ailleurs, il est clair que certains Syriens éprouvent une véritable empathie sur le plan humanitaire pour les Arabes de Palestine. Toutes ces raisons ont parfois, surtout dans les années 1950 et 1960, pris plus d’importance que l’envie de bâtir une Grande Syrie. Mais le motif le plus durable depuis la Première Guerre mondiale, et certainement la force la plus puissante de l’ère Assad, a été l’idée que la Palestine constitue la partie méridionale de la Syrie et relève du contrôle de Damas.

Quelle est l’importance de ce point de vue ? S’agit-il de quelque chose de plus qu’un rêve futile ? Après tout, les réalités militaires montrent clairement qu’Assad a peu de chances de détruire Israël. Et même s’il le faisait, la Jordanie, l’Égypte, l’Irak et les autres États arabes contesteraient alors sa victoire, tandis que l’OLP continuerait à militer pour le séparatisme palestinien. Il est donc probable que la revendication sur le sud de la Syrie reste définitivement insatisfaite. Pour cette raison, certains ont conclu que tout cela est sans importance.

Mais c’est négliger les nombreuses façons dont la revendication influence le comportement de Damas. La cause de la Syrie méridionale aide à comprendre le ton extrêmement belliqueux qui a marqué les relations syriennes avec le sionisme tout au long du XXe siècle. Le désir irrédentiste d’incorporer la Palestine à la Syrie a des racines profondes et il y a donc en Syrie une base populaire de soutien à l’antisionisme plus large que dans n’importe quel autre pays arabe. La conception des Syriens selon laquelle la Palestine fait partie de leur propre pays les distingue des autres peuples arabophones (comme les Égyptiens) pour qui la Palestine est une région importante et très proche mais néanmoins étrangère. Pour le dire en termes plus familiers, les Égyptiens voient la Palestine comme les Allemands voient l’Autriche, tandis que les Syriens la voient comme les Allemands de l’Ouest voient l’Allemagne de l’Est. Cette différence explique l’animosité syrienne particulière envers Israël, le rôle de premier plan joué par la Syrie dans le conflit israélo-arabe et l’intensité de l’antisionisme populaire syrien.

Gardien autoproclamé du militantisme arabe, Assad a déployé tous ses efforts pour empêcher la paix des Arabes avec Israël. Il a énergiquement engagé la Syrie dans une voie de défi militaire en étouffant la dissidence interne, en formant une alliance étroite avec l’Union soviétique et en développant la machine militaire la plus puissante du Moyen-Orient arabe. Les efforts syriens actuellement déployés pour atteindre la « parité stratégique » avec Israël suggère qu’Assad est prêt à faire cavalier seul, si nécessaire, sans compter sur l’aide des autres États arabes.

Comme nous l’avons vu, les revendications sur la Syrie méridionale conduisent également à une concurrence acharnée avec l’OLP. Si, comme le pense Assad, la Palestine doit être sous le contrôle de Damas, il n’y a pas de place pour un mouvement palestinien indépendant. Et, en effet, aucun autre État arabe ne tente de dominer l’OLP comme le fait la Syrie.

Une implication souvent négligée de la revendication sur le sud de la Syrie concerne les hauteurs du Golan. Les gouvernements jordanien et égyptien ont indiqué leur volonté de vivre en paix avec Israël une fois que le territoire qu’ils ont perdu en 1967 aura été récupéré. Ce n’est pas le cas du régime syrien. Assad a clairement déclaré qu’il n’abandonnerait pas le combat après avoir récupéré les hauteurs du Golan. Ainsi en 1981, il a déclaré à l’OLP que « la Syrie veut la Palestine autant qu’elle veut le Golan… Nous voulons la Palestine d’abord et le Golan ensuite ». Dans le même ordre d’idées, le ministre syrien des Affaires étrangères a déclaré à propos du Golan que « pour nous, c’est comme n’importe quelle partie de la Palestine ». Cette position constitue une pierre d’achoppement pour tout négociateur potentiel entre la Syrie et Israël.

Enfin, la popularité interne de la campagne pour le contrôle du sud de la Syrie signifie qu’Assad ne se trouve pas sous le genre de pression qui a poussé Anouar el-Sadate, le roi Hussein et d’autres dirigeants arabes à chercher un accord avec Israël. Encore une fois, l’analogie avec l’Allemagne est ici pertinente. Tout comme l’intérêt que l’Allemagne de l’Ouest porte à l’Allemagne de l’Est ne s’est pas affaibli après quarante ans, l’intérêt syrien pour la Palestine reste vif. En conséquence, il est peu probable que le gouvernement syrien reconnaisse un jour, dans un avenir prévisible, la permanence de l’existence d’Israël. Le simple fait est que Damas n’est pas prêt à négocier.

LES AMÉRICAINS ont tendance à ne pas apprécier ce fait. Peu importe le nombre de fois où Assad fait état de ses opinions sur la Palestine en tant que partie méridionale de la Syrie, celles-ci sont trop radicales, trop ouvertement agressives et trop éloignées de nos attentes pour être acceptées par la plupart des responsables, journalistes et universitaires américains. (Henry Kissinger est une exception notable, lui qui a conclu de sa navette diplomatique de 1974 que « les Syriens considéraient la Palestine comme faisant partie de la « Grande Syrie ». ») Au lieu de cela, l’élite de la politique étrangère américaine favorise sa propre interprétation selon laquelle « Assad tente de se dégager de l’imbroglio palestinien, qu’il n’a aucun intérêt à long terme à combattre Israël, qu’il est simplement déterminé à regagner les terres perdues en 1967 (afin qu’il puisse se concentrer sur le développement économique, la réconciliation politique, etc.). Les affirmations grandioses d’Assad sont rejetées comme de la « rhétorique arabe » – dont les spécialistes ne tiennent pas compte, les jugeant sans importance. [2] Son renforcement militaire très important est considéré comme étant de nature défensive et ses liens avec l’Union soviétique comme transitoires et ténus.

Bien entendu, de telles opinions sont propices aux initiatives de paix américaines. Malheureusement, c’est une erreur de penser cela.

Les États-Unis ne peuvent pas atténuer les revendications syriennes sur Israël et encore moins apporter la paix entre les deux pays. Dès lors, ce que nous pouvons faire, c’est commencer par prendre au sérieux l’irrédentisme syrien et lui signifier fermement notre opposition. Nous pouvons aider à établir la confiance entre la Syrie et Israël et fournir de bons offices lorsque ceux-ci sont sollicités. Mais la véritable aide que les États-Unis peuvent fournir est militaire. Dans la mesure où elle cherche à désamorcer l’hostilité israélo-syrienne, la politique américaine doit viser à dissuader le régime d’Assad ou de ses successeurs de recourir à la force et cela se fait en augmentant les coûts d’une éventuelle agression. Les États-Unis doivent rappeler encore et encore aux dirigeants syriens qu’aucune détérioration de l’équilibre des forces ne sera tolérée et que tout sera fait pour l’empêcher. Ce sont la vigilance et la force et non les considérations à l’eau de rose sur les intentions syriennes, qui obligeront Damas à renoncer à poursuivre le rêve dangereux d’une Syrie méridionale.

Daniel Pipes

(Source : Liste de diffusion de D. Pipes)

[1] La Palestine fut appelée Syrie méridionale d’abord en français, puis dans d’autres langues, dont l’arabe. La Convention de Londres de 1840 appelait la zone autour d’Acre « la partie méridionale de la Syrie », et la onzième édition de l’Encyclopaedia Britannica (publiée en 1911) explique que la Palestine « peut être considérée généralement comme désignant le tiers sud de la province de Syrie. » On pourrait citer un tas d’autres exemples similaires.

[2] Il n’y a rien d’intrinsèquement rhétorique dans le langage politique arabe. Des dirigeants modérés comme le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Hassan II du Maroc ne parlent pas différemment des hommes d’État américains. Les similitudes entre Mouammar Kadhafi et Lyndon LaRouche d’une part, et entre Hafez al-Assad et le leader communiste américain Gus Hall d’autre part, ont des répercussions sur leur politique, et non sur leur langage. Dénigrer les paroles sincères des dirigeants arabes, c’est leur imposer un double standard et se rendre coupable de racisme.

Daniel Pipes, auteur de In the Path of God : Islam and Political Power (Basic Books), est directeur du Foreign Policy Research Institute de Philadelphie et rédacteur en chef d’Orbis. Son article, « Syria: The Cuba of the Middle East? », est paru dans notre numéro de juillet.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s